La 3e guerre mondiale n’aura pas lieu – Partie 1

Autant pour la destitution de Park Gue-hye je n’étais pas très bavarde, mais l’approche du porte-avion de Trump vers la Corée du Nord m’a réveillé de la torpeur et m’oblige à reprendre du service. Cela ne m’empêche pas d’être en retard sur l’actualité… Néanmoins face à de nombreux médias alarmistes, il est plus qu’utile de rappeler quelques règles immuables qui régissent ce petit pays communiste et le microcosme géopolitique dans lequel il est englué. Car cet énième incident avec la Corée du Nord révèle une situation bien plus complexe qui ne peut se résumer en quelques titres de journaux. Il est clair net et précis que le nord-est asiatique est un point chaud de la planète dans lequel le moindre mouvement de la part de la Corée du Nord apparait comme un séisme local. Pour autant, la chute de l’empire Kim est encore loin d’être déclarée car la Corée du Nord est un pion stratégique pour tous les pays concernés par la question de sa stabilité : Chine, États-Unis, Corée du Sud et Japon. Ce premier article s’attachera à le prouver point par point, avant de vous expliquer dans un second temps les raisons d’une telle escalade de l’instabilité et les évolutions possibles de la situation.

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USS Carl Vinson dans le détroit de la Sonde le 14 avril 2017 lors de son déploiement vers la péninsule coréenne / US Navy

La 3e Guerre Mondiale n’aura pas lieu car personne n’y gagne quoi que ce soit. Personne n’est dupe : le fin mot de l’histoire sera juste de savoir qui aura la plus grosse. Si le caractère égocentrique de Trump n’est plus à démontrer, il faut à l’inverse réviser son jugement sur un Kim Jong-eun complètement fêlé prêt à attaquer à la moindre menace (1 – notification en pied d’article). Les Coréens connaissent bien la diplomatie de la canonnière  : c’est sous les menaces du navire américain General Sherman puis de la frégate française Guerrière en 1866 que débute l’ouverture forcée du pays). Et ce n’est pas un nouveau bateau en déroute pour l’Australie qui va les effrayer. La Corée du Nord tient bien trop à son isolement pour prendre l’initiative du conflit. Et les raisons pour lesquelles cette nouvelle crise des missiles coréens n’est qu’un coup d’épée dans l’eau sont nombreuses.

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Mar-a-Lago (Floride, Etats-Unis), le 6 avril. Le président chinois, Xi Jinping, et son homologue américain, Donald Trump, se serrent la main à l’occasion d’un dîner pris en commun.
AFP/Jim Watson

Un intérêt économique nul

Si Trump voulait désespérément envahir la Corée du Nord, il s’est trompé de cible. La Corée du Nord est un pays pauvre, peuplé de 25 millions de lobotomisés, sous-nourris, en retard technologique et faible en ressources. Si la Corée du Nord possédait des puits de pétrole, les Américains auraient déclenché une guerre beaucoup plus rapidement ! L’économie nord-coréenne repose sur un système planifié suivant à la lettre l’idéologie du Juche (2).  Littéralement, l’idée du Juche est d’atteindre l’auto-suffisance étatique par le travail de chacun dans la société. Le communisme est passé par là avec toutes ses formes de kolkhozes et de collectivisation forcée, détruisant pierre après pierre le mur déjà fissuré de l’économie nord-coréenne.

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Pour évaluer l’économie nord-coréenne, il suffit de la calculer à l’aune de sa sœur sud-coréenne. En 1953, après une guerre de Corée ayant ruiné le pays et détruit toutes les infrastructures existantes, de grands travaux de relances de l’économie vont se mettre en place de chaque côté du 38e parallèle. Les deux Corées démarrent avec un PIB semblable à celui d’un pays d’Afrique sub-saharienne. Dans un premier temps, la Corée du Nord s’en sort mieux que la Corée du Sud grâce à une aide soutenue du bloc communiste (en 1954, 33% des recettes de l’état sont originaires d’URSS (3)) et une industrie post-coloniale plus dense (mines, exploitations forestières…). Mais la Corée du Sud rattrape rapidement son retard grâce au « copier-coller » des technologies américaines et le modèle de développement économique communiste prouve dès ses limites les années 1970 (indispensable utilisation de l’engrais en agriculture, sur-estimation des productions…). Avec la chute de l’URSS en 1991, c’est toute l’économie nord-coréenne qui perd son unique marché d’exportation et de substantielles subventions en devises étrangères. Le couperet tombe avec les terribles famines de 1995 à 1997 : l’absence d’engrais, de pétrole et d’électricité russe réduisent drastiquement les productions, suite à quoi des inondations et deux années de sécheresses vont assassiner plus de 2 millions de Nord-Coréens. Afin de fournir assez de mains d’œuvre pour relever le pays, l’État compte sur ses 7 millions de réservistes de la « Garde Rouge des Ouvriers et des Paysans » (2) pour relancer la machine. Néanmoins, les soldats ne peuvent être au four et au moulin…

Une armée inoffensive

Je souhaiterai vous rappeler à toute bonne fin qu’en 2010, la Corée du Nord avait joyeusement coulé une frégate sud-coréenne ainsi que bombardé l’île de Yeonpyeong pour un total de 50 morts. Qu’a fait la Corée du Sud ? Rien. Les politiques ont avancé le mot « guerre » sans jamais s’y préparer. Quand bien même l’ennemi au Nord possède un certain arsenal nucléaire – 20 à 50 têtes nucléaires ou 5 à 10 bombes nucléaires (4) –, l’armée se bat avec des armes datant de la Guerre Froide et ses soldats sont sous-alimentés. Entre les Sud-Coréens armés jusqu’aux dents, bien portant et alliés aux Américains, je ne parierai pas sur le voisin d’en haut. De plus, la Corée du Nord ne possède pas de missiles intercontinentaux. De facto, ils ne peuvent frapper les États-Unis (néanmoins leurs alliés ne sont pas à l’abri). Et encore, le tire raté du 16 avril 2017 prouve qu’ils ne sont pas encore tout à fait efficace.

Graphic on North Korea's suspected missile arsenal.

Entre temps, le THAAD (Terminal High Altitude Aera Defense) s’est déployé dans le ciel sud-coréen, chaque homme passe 2 ans de service militaire obligatoire dans de meilleures conditions matérielles, de santé et d’opérabilité que leurs homologues du Nord et la population sud-coréenne est régulièrement entraînée à une éventuelle attaque (il suffit de voir comment le métro est utilisé à des fins de protection de la population en cas d’attaque). En face, il faut compter sur 10 millions de civils nord-coréens mobilisables mais faméliques, plus souvent utilisé dans le travail des champ que sur des opérations de terrain. Une offensive du Nord sur le Sud (ou du fameux porte avion USS Carl Vison) serait une opération suicide dans laquelle seule la Chine pourrait la sauver. Et la Chine a compris tout l’intérêt de coopérer avec la Corée du Sud pour maîtriser le Nord et éviter ainsi un basculement total de la région sous égide américaine.

Une réunification malvenue et coûteuse

Si les anciennes générations souhaitaient une réunification aux noms des familles séparées et du peuple déchiré, il n’en est aujourd’hui plus le cas. A l’heure où le taux de chômage au Sud grimpe, du repli identitaire et des incertitudes économiques, il n’est pas l’heure de faire rentrer le frère terrible dans une économie qui n’aspire qu’au développement et poursuivre sa course à la croissance entamée dès les années 1950. L’une des plus grandes diaspora coréenne en Europe se situe en Allemagne : 39 000 coréens y ont été envoyés afin de prêter main forte à ce pays idéologiquement divisé, pour à terme exporter ce patron sur le modèle coréen. Hélas, l’exemple allemand est révélateur de toutes les difficultés de la manœuvre et les deux Corées partent de beaucoup plus loin. Le contexte politique essoufflé de la Sunshine Policy (mise en place par le président sud-coréen Kim Dae-jung dans les années 2000 pour une meilleure coopération des deux Corées), l’écart économique monstrueux, la barrière de la langue et 70 ans de séparation hermétique fige définitivement les idéaux d’une stricte réunification à l’état de chimère. Si la Corée du Sud venait à fusionner avec la Corée du Nord, le bilan humanitaire et économique serait catastrophique et bien trop lourd à supporter : migrations massives vers la Chine et la Corée, aide aux nouveaux arrivant (bilan de santé, cours, aides au logement, subvention aux emplois…), modernisation des infrastructures, remise en place d’un système bancaire, du libéralisme, des formations, de la sécurité alimentaire… Autant d’investissements que la Corée du Sud ne peut se permettre.

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Les délégations olympiques coréennes défilent sous un drapeau unique aux Jeux Olympiques de Sydney en 2000, lointain souvenir d’une Corée pacifiée / Reuters

Et la barrière économique n’est pas la plus difficile à franchir. L’écart entre un Sud-Coréen et un Nord-Coréen est devenu tel qu’ils sont devenu de véritables étrangers aux yeux de l’un et l’autre. La politique du « Rayon de Soleil » a pendant un temps rapproché les instances politiques mais les citoyens sont coupés par une frontière hermétique où ni les informations ni les biens ni les individus ne peuvent circuler. L’intégration des réfugiés nord-coréens est aujourd’hui un sujet récurrent dans les médias sud-coréen où ils sont exposés dans des talk-show ou des conférences (2). Si leurs récits poignants a de quoi émouvoir, leur insertion dans la société sud-coréenne est un carcan qui attire moins la sensibilité des téléspectateurs. Considérés comme de « mauvais sud-coréens », le taux de suicide et l’alcoolisme grimpent en flèche chez les réfugiés. Près de 28 000 nord-coréens vivent en Corée du Sud, principalement à Séoul. Mais ce petit pourcentage est un caillou dans la chaussure d’une Corée du Sud qui n’a que faire de ses éléments lents, malaisés dans une société où seul la vitesse et l’adaptation à la masse font foi.

Bouc émissaire qui sert à tout le monde

Pour achever le tableau, imaginez la tête des Chinois (déjà mécontents d’avoir une batterie anti-aérienne à vol d’oiseau de leurs frontières) si une Corée réunifiée et sous égide américaine frappe à ses portes ? Sa sphère d’influence en Asie se réduit comme une peau de chagrin, l’économie prend du plomb dans l’aile et ce ne sont plus eux les rois du monde. Et l’Oncle Sam aura encore une fois hégémonie mondiale. Alors non, non, non, la Chine n’a aucun intérêt de céder la Corée du Nord aux Américains. Alors quoi de mieux que ce petit roquet, à secouer de temps en temps, pour parler en tête à tête avec les États-Unis ? De la même façon que la Corée du Sud possède la sublime excuse de la présence de son voisin du Nord pour détourner l’opinion, les médias, le peuple et je ne sais quel autre imbécile refusant de voir la réalité en face : la Corée du Nord est un bouc émissaire dont tout le monde à besoin. Et dont personne ne veut se séparer. Les propos de Xi Jiping sur l’histoire des relations Chine/Corée («la Corée a été une partie de la Chine») ne laisse planer aucun doute sur la puissance démonstrative de la Chine (5).  La citation a sonné comme une déflagration aux oreilles de Séoul mais illustre parfaitement l’image de territoire annexe que la péninsule tente de fuir par un développement économique flamboyant. La Corée du Sud peut se permettre cette vexation, la Corée du Nord beaucoup moins. La Chine représente près de 70% du volume commercial de la Corée du Nord, principalement sous forme d’énergie, nourriture et matériel militaire. Une perfusion économique à laquelle la Corée du Nord ne peut se soustraire, son déficit commercial ne lui permettant pas de combler ses caisses par des emprunts.

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Chine et Corée du Nord, partenaires commerciaux par défaut / Reuters

La volonté farouche de la Corée du Nord pour préserver son indépendance est la garantie d’une stabilité toute relative en Asie du Nord-Est. Mais cette même indépendance (vis-à-vis du nucléaire notamment) pose des questions de sécurité évidentes dont les puissances alentours s’empressent de récupérer. Les marchés sont les premiers baromètres de ces tendances : depuis l’avancée des États-Unis dans le secteur, le dollar se porte à merveille. Pour autant, si une guerre est improbable en l’état des choses, la situation actuelle offre toutes les conditions pour maintenir le conflit à l’état larvé. La 3e Guerre Mondiale n’aura pas lieu, mais l’Asie du Nord-Est n’en finit pas de panser ses plaies de la 2nd Guerre Mondial et de la Guerre Froide.


  1. http://www.lepoint.fr/monde/le-gamin-qui-fait-trembler-le-monde-23-04-2017-2121846_24.php
  2. Juliette Morillot et Dorian Malovic, La Corée du Nord en 100 Questions, Paris, Tallandier, 2016.
  3. Brouillouet Alain, Économie de la République Populaire et Démocratique de Corée. In : Revue d’études comparatives Est-Ouest. Volume 6, 1975, N°4, pp 251-264.
  4. http://bfmbusiness.bfmtv.com/mediaplayer/video/coree-du-nord-risque-de-guerre-1004-933085.html
  5. http://french.yonhapnews.co.kr/international/2017/04/20/0400000000AFR20170420002100884.HTML
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