L’adoption en Corée du Sud – Partie 2

Lire ou relire L’Adoption en Corée du Sud – Partie 1.

mariage trad 2007

L’adoption internationale d’enfants coréens a déjà 60 ans d’histoire derrière elle. Nous avons vu dans la première partie de cette enquête qu’une urgence humanitaire s’est muée en fil du temps en organisation bien rodée qui ne tenait compte que d’intérêts politiques. En effet, dans ce duo les agences d’adoptions trouvent un grand soutien auprès de l’État, qui non content d’en être le mécène, tolère une situation qui au regard des standards de la protection de l’enfance mériterait d’être revue et corrigée. Bien que la convention d’adoption de la Hague précise que l’enfant doit rester au maximum dans sa famille d’origine, cette règle est longtemps passée outre en Corée du Sud, d’où la maigreur des dossiers d’adoption n’indiquant aucun détails permettant de retracer l’origine de l’adopté. Alors pourquoi la Corée du Sud, qui a rejoint depuis le début des années 80 le bal des grandes nations, persiste et signe dans cette politique d’adoption automatique ? Les chiffres prouvent que depuis une décennie le recourt systématique à l’adoption a chuté de manière significative sans pour autant éradiquer cette solution. Alors quelles sont les raisons qui poussent l’État sud-coréen à ne pas prendre à bras le corps la question de l’adoption ? Serait-ce une question de liens socio-économiques ou la pression d’une société incapable de se regarder dans le miroir?

En Corée du Sud, il vaut mieux être marié si l’on souhaite avoir des enfants. Malgré une religiosité en pleine évolution avec la place de plus en plus importantes des églises chrétiennes au sein de la société sud-coréenne, ce n’est pas un dogme religieux qui touche les enfants nés hors-mariage, mais une tradition intimement liée aux origines confucéennes de la société.

Le confucianisme, installé en Corée autour de 1392 (avec l’avènement du royaume Joseon jusqu’en 1910) a modelé en profondeur le visage de la société sud-coréenne actuelle. Le confucianisme s’appuie sur un ensemble de règles qui se doivent d’être respectées par tous afin de maintenir un équilibre cosmique. Si la femme respecte son époux, si le fils respecte son père, si le sujet respecte son roi, l’équilibre cosmique qui en résulte apportera un royaume prospère, de bonnes récoltes, une société sereine … La sexualité et l’enfantement hors-mariage apparaissent dans ce cadre comme une menace à l’harmonie générale. Afin de retrouver l’équilibre, l’élément perturbateur doit être évincé. Même si cette explication s’avère simpliste, elle vaut encore aujourd’hui pour expliquer la piété filiale ou l’importance du groupe en Asie du Nord-Est. Bien que la pure application des codes confucianistes reste marginale, ils restent néanmoins des règles tacites au sein de la société sud-coréenne. Donc dans un premier temps l’adoption est vue comme une « nécessité » pour le bien de la société. En Asie, la condition d’un homme est figé non par ses droits (défini en Occident par la liberté propre de chaque individu offert par Dieu) mais par les devoirs qu’il a envers la société afin de convenir à la bonne marche générale du monde1. Ainsi l’on retrouve la logique de la femme qui se doit d’être une bonne épouse et une bonne mère. Dans les strictes bornes du mariage cela s’entend bien. Mais la modernité à du mal à se lier à la tradition dans laquelle les femmes refusent de plus en plus de se marier, aspirent à une carrière professionnelle et obtenir l’égalité des sexes. C’est l’une des raisons du taux de natalité dramatique qui plonge petit à petit la Corée du Sud dans une population vieillissante sans apporter de sang neuf, le tout lié à une politique de natalité encore basé sur des principes confucéens.

A la sortie de la guerre de Corée, l’une des priorité du gouvernement était sa politique vis-à-vis de la Corée du Nord. Appuyée par le camps américain du côté sud, aidée par le bloc soviétique au nord, les deux Corées s’arment jusqu’aux dents. Afin de ramener la Corée du Sud vers la voie du renouveau économique, le président Park Chung-hee remet dans les années 60 au goût du jour les bons vieux principes confucéens afin de maîtriser la population. La primogéniture et l’accent sur le fils aîné font alors les jours heureux d’une économie coréenne prête à sacrifier son énergie à la reconstruction économique du pays. Plus tard, avec la cristallisation des échanges avec le Nord sous les gouvernements de Lee Myung-bak (2008-2013) et Park Geun-hee (2013- ), les dépenses militaires pèsent de plus en plus lourd dans le budget de l’État : +110% entre 2008 et 20122, soit une dépense annuelle de 31 millions de dollars. En plus de protéger sa population d’une hypothétique seconde guerre de Corée, l’État investit massivement dans l’éducation, figure de proue de la réussite sociale et économique du pays. Mais la Corée compte plus de personnes âgés que de jeunes (les plus de 65 ans représente plus de 10% de la population3) et doit aussi se préoccuper de sa population vieillissante. Devant subvenir à une armée coûteuse, veiller au taux de jeunes diplômés et trouver rapidement une solution à ses problèmes démographiques, l’État a complètement sacrifié ses questions sociales. Bien qu’il existe des aides pour les plus faibles, le pays compte encore sur la bienveillance familiale pour prendre en charge les aînés avec un modèle de famille tri-générationnelle (grand-parents, parents, enfants). Quant aux enfants, la ligne directrice est claire : un couple marié avec deux enfants à charge peut recevoir jusqu’à 700€ d’aides4, dans le cadre d’un couple adoptant ce sera 70€. Pour une mère célibataire 40€. L’État s’appuie sur le système traditionnel familial pour subvenir à la majorité de sa population, mais les mères célibataires se retrouvant ostracisées, elles ne peuvent compter sur leurs familles. C’est donc la déchéance sociale ou l’adoption.

dépense militaires

Cette défiance vis à vis des enfants non-désirés est symptomatique d’une Corée qui a du mal à accepter les éléments qui sortent du moule coréen. L’enfant hors-mariage représente l’élément perturbateur d’une société qui prône comme modèle un couple unis autour des valeurs traditionnelles, dans lequel l’époux alimente le compte en banque conjugal pendant que l’épouse prend soin des enfants. Respecter ce moule, c’est « être » coréen. Ce rejet de la mixité, la crainte du sang mêlé est profondément ancrée dans l’inconscient collectif car elle est l’expression de la peur de la perte de la nation et du peuple coréen tout entier face aux invasions extérieures (la Corée a subi siècles après siècles l’assaut des chinois, mongols, japonais, puis la présence de l’armée américaine).

Le jeu des agences d’adoption

Mais l’État n’est pas le seul gagnant dans ce système : il est de tandem avec les agences d’adoptions. Suite à la révélation de ce détail gênant aux JO de Séoul en 1988, seul quatre agences sont aptes à s’occuper des petits sud-coréens : Holt, Social Welfare Service, Korea Social Welfare Service et Easter Child Welfare Service. Toutes sous couvert d’aide aux enfants ont eu le temps de transformer leur simple activité de service social en activité rentable. Car l’adoption a un coût. Et pas n’importe lequel. L’adoption d’un enfant, sud-coréen notamment, peut brasser beaucoup de dollars. Issu d’un pays développé à la population éduquée, un bébé peut se négocier autour de 17 000$, dont 960$ vont directement dans les caisses des agences, en plus des commissions qui peuvent aller jusqu’au prix de l’adoption elle-même5. L’argent est par la suite investit en circuit fermé, il sert notamment à faire tourner les cliniques et maternités du groupe afin de réceptionner dès la naissance les enfants, suivre les mères célibataires, maintenir les réseaux d’adoption… Et par là remplacer le système d’aide social national défaillant. En effet, se passer de l’aide des agences d’adoption serait pour l’État de devoir gérer les nourrissons refusés par leurs familles, donc un investissement supplémentaire à côté des pensions de retraite, l’éducation et la défense. Ainsi les principales critiques de ce système donnent sur l’abandon de l’État envers son rôle de protecteur, qui au lieu de se remettre en cause et adopter un régime d’aides sociales basé sur le besoin et non sur les priorités gouvernementales, ferme les yeux sur la situation et laisse le soin à des agents économiques de gérer le problème.

la famille coréenneUne du magasine Culture Coréenne (février 2013) sur la famille coréenne.

Une autre donnée apparaît clairement quand on regarde les pays de destination de ces enfants adoptés. Même si le lien avec les églises protestantes de souches américaines ne fait aucun doute, l’envoi massif d’orphelins vers les États-Unis est révélateur d’une diplomatie de l’adoption. A la manière de la diplomatie du panda en Chine, la Corée du Sud a favorisé ses adoptions vers le pays de l’Oncle Sam et la vieille Europe comme symbole de leurs grands liens économiques et diplomatiques. Une ligne idéologique se dessine avec un soutien sous-entendu à la politique anti-nord coréenne de pars l’absence de pays communistes et/ou anciennes républiques à l’est du rideau de fer.

L’adoption et la loi

Bien que la Corée du Sud fasse preuve de peu d’investissements dans le domaine de l’adoption, les débats sur la question ont menés à quelques améliorations de la loi avec un recul progressif du nombre d’adoptés et une politique en faveur de l’adoption nationale. Mais la nouvelle loi sur l’adoption est loin de provoquer l’unanimité et tend même à une recrudescence d’abandon de bébés.

En 1988, Séoul est l’hôte des jeux olympiques d’été. Le pays étale sa richesse nouvellement acquise, effaçant les outrages et la honte de la pauvreté qui a suivit la guerre de Corée. Mais les médias trouvent un élément qui contraste avec le tableau merveilleux que la Corée du Sud tente de vendre au monde : malgré une économie au beau fixe et la démocratie, le pays exporte encore 6 000 enfants à l’étranger. C’est la première fois que la problématique de l’adoption fait irruption dans le débat publique. A la suite de quoi les politiques s’engagent par diverses mesures à réduire l’adoption. L’adoption nationale fait alors son apparition avec la promesse d’un allègement fiscal pour les couples adoptants. Mais la mayonnaise a du mal à prendre car les coréens restent un peuple très fier dans lequel les liens du sang ont une grande importance. Adopter un enfant n’est pas composer la famille d’un nouveau membre, mais littéralement de corrompre la lignée. La crise financière de 1997 finit de saper les efforts du gouvernement, période durant laquelle les familles se replient sur elles-mêmes afin de mieux tenir face à la tempête, laissant de côtés les mères célibataires, ostracisées, et les enfants abandonnés.

Afin de ne pas subir la stigmatisation sociale (famille, mariage, futurs enfants sont alors compromis), les mères n’hésitent pas à abandonner leurs bébés sur le perron des églises ou dans des baby-box. Bien que les lettres anonymes dissimulées dans les landaus ne laissent aucun doute sur la douleur d’abandonner la chair de sa chair, la plupart de ces lettres expliquent le soulagement que l’adoption peut leurs apporter en promettant à leur enfant une possible vie meilleure en Occident. La politique en faveur de l’adoption aurait eu ainsi l’effet pervers de prouver les bienfaits de l’adoption, pousser à l’abandon et même permettre une certaine forme d’avortement rétroactif. Le gouvernement a pris des mesures pour limiter les abandons et vote le 5 août 2011 la loi d’adoption nationale. Dorénavant, les mères souhaitant proposer leurs enfants à l’adoption doivent laisser leurs enfants aux autorités en signant une déclaration de naissance et un registre familial. L’enregistrement est valable jusqu’à l’adoption de l’enfant, ce qui peut dans certains cas prendre plusieurs années. Cette loi a provoqué de vives polémiques par le marquage social que certaines femmes doivent subir. Leurs familles ou leurs prétendants potentiels peuvent ainsi prouver formellement du passage de certaines femmes par la case maternité. Les mères célibataires contournent la loi en continuant l’usage des baby-box, assurées qu’en abandonnant anonymement leurs enfants, leur passé ne serait pas traçable.

baby_box_graphic

 

Une autre solution contourne tout aussi aisément la loi avec le concours des agences d’adoption. Par un jeu de simulation/dissimulation de grossesses et l’oubli feint des origines du bébé, les couples adoptants se rapprochent directement des femmes enceintes prêtes à accoucher dans les maternités et cliniques des agences d’adoption. Ainsi dès la naissance, le petit est enregistré sous le nom de ses parents d’adoption, sans que la mère biologique n’ai à craindre la quelconque mention de son nom dans un dossier. Là encore, la peur de la honte sociale prend le dessus sans que la loi puisse faire effet.

Le gouvernement sud-coréen a ratifié en 2014 la Convention de la Hague sur les droits de l’enfant. Cette convention vise à protéger au mieux les enfants adoptés et leur permettre une véritable alternative au déracinement. Mais la société sud-coréenne n’évolue pas aussi vite que les lois. Il semble donc bien difficile d’ôter la fierté et l’honneur du sang coréen, qui a survécu aux invasions tout au long de son histoire. La question des enfants adoptés leur renvoient en pleine figure, la misère sociale durant laquelle la Corée du Sud a du se traîner péniblement jusqu’à la fin des années 80, des années de honte où leur pays n’était pas assez riche pour prendre soin de tous. Le célèbre esprit de pugnacité et de cohésion nationale qui a entraîné la nation vers le renouveau économique est le même qui a tué la conscience individuelle capable de se pencher sur le destin de chaque enfant abandonné. Le miracle du fleuve Han n’a pas amélioré dans son sillage le sort de ces enfants condamnés à ne plus appartenir à cette société. Elle qui vit selon certains préceptes confucéens est alors en totale inadéquation avec la présence d’enfants nés-hors mariage. Mais ces enfants devenus maintenant adultes commencent à protester face à un gouvernement et une société qui avance avec des œillères. De plus en plus de coréens adoptés reviennent dans leur pays natal dans l’espoir de retrouver leurs familles biologiques, retracer leur passé et/ou répondre à la question : pourquoi leur pays les a abandonné ?

1La pensée asiatique, Claude Weil (dir.), CNRS Edition, 2004

2Chiffres Sirpri

3La Banque Mondiale

4La protection sociale en Corée du sud : évolutions récentes et perspectives, Eric Bidet, Revue Française des Affaires Sociales, 2002

5Holt International’s price for children, Hankyoreh, 24 juin 2004

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2 réponses à “L’adoption en Corée du Sud – Partie 2

  1. Bonjour Sarah !
    Je suis moi aussi étudiante en coréen et je commence tout juste à m’intéresser au sujet des adoptions en Corée du Sud. J’ai beaucoup aimé ton article à ce sujet. Très concis et en même temps complet tu m’a donner envie de chercher encore plus d’informations à ce sujet là merci beaucoup !
    Bonne continuation.

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    • Bonjour Shirley, ravie de voir que ce sujet peut intéresser des étudiants, je te conseille l’article de Thomas HUBINETTE sur l’histoire de l’adoption coréenne, très bien documentée ! Il faut que je pense à le mettre dans ma section documentation 😉

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